Deuxième chance – Chapitre 1


Écrit en 2001. J’avais oublié. Totalement.

 

Raphaëlle attendait, assise sur le banc, droite comme un chêne.

Quel sera son châtiment ? Oui, elle avait péché, gravement péché. « Mais qui donc n’a pas un jour commis de faute? », se disait-elle. Elle s’en repentait aujourd’hui ; cependant qu’un peu trop tard. Le jour du grand jugement était venu. Impossible d’y échapper.

Pierre, l’avocat de la couronne, signifia à Raphaëlle de s’approcher. De grandes portes en or massif s’ouvrirent avec force devant eux. Un long couloir blanc, immaculé, les enveloppa. Là-bas, tout au fond, on pouvait apercevoir son Honneur, le juge Nicolas, qui siégeait à un immense trône. Tout autour de lui scintillaient des centaines de diamants. On se serait cru au beau milieu du firmament étoilé.

Raphaëlle secoua la tête, comme pour chasser cette vision. Puis, traversant le corridor d’un pas timide, marchant vers son bourreau, elle se mit à angoisser. « Que va-t-il advenir de moi ? Va-t-on m’exiler en enfer jusqu’à la fin des temps ? Je ne le supporterai pas. »

Nicolas, assis lourdement au fond de son fauteuil, restait de glace. Seule sa longue barbe blanche semblait respirer sur son torse bombé. Rien dans son corps ne laissait présager le verdict tant redouté. « Raphaëlle ! Approche mon enfant. Viens et agenouille-toi ». Une fois Raphaëlle à ses pieds, il leva son glaive argenté au ciel, tel un gladiateur combattant une bête féroce, et proféra ces mots : « Que Ta Volonté soit faite, au Mon Seigneur ! »

Par la violence de ces paroles, Raphaëlle se mit à prier. « Je vous demande pardon mon Dieu. Oui, je vous demande pardon pour vous avoir offensé. Demandez-moi n’importe quoi, mais, s’il vous plaît, je vous en conjure, ne me tranchez pas la tête et ne m’exilez pas en enfer. Je ferai tout ce que vous me demanderez. Je vous le jure sur ce que j’ai de plus précieux. »

Un grondement terrible se fit entendre. Le vent se mit à souffler, un vent de tempête. Le cœur de Raphaëlle se mit à battre la chamade. Soudain, une voix profonde, mystérieuse, résonna en écho : « Raphaële, mon enfant, tu as péché. Pire, tu as commis une faute grave, un crime ignoble contre ta propre personne. Comment as-tu osé t’enlever la vie, la vie même que je t’ai si humblement donnée ? Comment as-tu pu commettre un tel parjure ? Alors, mon enfant, ne jure point, car ce que tu avais de plus précieux, tu ne l’as plus ; tu l’as rejeté, tu l’as détruit. Oui, je parle ici de ta vie. »

« Mais, mon Dieu, vous, vous qui voyez tout, vous qui savez tout, vous comprenez n’est-ce pas ? Ne voyez-vous point ma solitude, ma peine, ma souffrance ? J’ai essayé, vous le savez. Oui, j’ai vraiment essayé. Mais j’étais fatiguée de forcer, fatiguée de lutter. Puis, un matin, n’en pouvant plus, j’ai renoncé. Je suis partie comme une hirondelle, en battant des ailes. »

« Nul ne peut disposer de sa vie. Il n’en tient qu’à moi de décider du sort de chacun. Tu as transgressé cette loi. »

« Certes. Mais cette vie est la mienne. Charité bien ordonnée ne commence-t-elle point par soi-même? Quel péché ai-je donc commis, sinon que de mettre fin à ma propre misère ? Et puis, de toute façon, j’étais morte bien avant de mourir. Et vous allez me châtier pour cela ? »

« Raphaëlle, si ma voix gronde aujourd’hui c’est que je pleure. Oui, je pleure pour toi. Toi qui n’as su que regarder la vie défiler, fragile, devant toi. Je pleure ton désespoir. Je pleure parce que tu n’as pas su reconnaître en toi la douce folie, l’humour, la sagesse, la beauté, la grandeur de ton âme. »

« La grandeur de mon âme, vous dites ? Mais c’est mon âme qui n’en pouvait plus de cette vie. »

« Pour que l’âme s’épanouisse, elle doit vivre ; vivre vraiment et non pas simplement exister. Et toi, Raphaëlle, exister, c’est tout ce que tu as fait. Je sais que ta vie sur terre a été difficile et, parfois même, très pénible. Mais tu avais toujours ton libre arbitre. Tu as choisi de souffrir. Personne ne te le demandait. Aujourd’hui, sois franche, et dis-moi que tu n’as rien appris de ta vie sur terre qui ne t’a fait grandir. »

Un tourbillon lumineux, aussi éclatant que le soleil du midi, embrassa toute la pièce. Tel un immense écran de projection, apparut une grande et frêle jeune femme, à la peau fine, presque transparente, et au teint pâle, blême. Ses bras et ses jambes étaient si longs et son torse si court qu’on aurait cru à une erreur de montage. Son menton pointu accentuait ses joues creuses. Ses cheveux désordonnés laissaient présager qu’elle allait bientôt en finir. Prise de court, Raphaëlle s’immobilisa. Elle mit ses deux mains aux longs doigts amaigris devant son visage pour ne plus voir cette image défaite, brisée d’elle-même. « Ne plus voir. Non, ne plus jamais voir », pensa-t-elle. Un silence résonnait, effrayant à ses oreilles. Dans ses yeux éteints, un peu trop grands dans son visage long et osseux, on y vit le néant de son existence. Raphaëlle venait de revivre les 43 années de sa vie. Ses yeux verts se mouillèrent de chaudes larmes. Pour la première fois de sa vie, elle comprit toute la souffrance qu’elle s’était elle-même infligée.

« Mon Seigneur, comment ai-je pu être aussi aveugle ? »

« Ne voit bien qu’avec les yeux du coeur. Ton cœur, Raphaëlle, tu l’as mis à l’écart. Ta peur de souffrir ne t’a fait que souffrir davantage. Laisse-toi bercer et tu seras délivrée. Ainsi, tu pourras espérer et tu pourras recommencer. »

« Recommencer ? N’est-il point trop tard ? »

« Il n’est jamais trop tard pour recommencer. »

« Mais je suis morte, morte et enterrée. Si seulement j’avais su tout cela. Comme ma vie aurait été différente ! »

« Qu’aurais-tu fait de différent ? »

« J’aurais ri, ri comme peu de gens rient. J’aurais profité de la vie plutôt que de la subir. J’aurais eu plein d’amis. J’aurais fait des folies. J’aurais parlé, parlé de mes angoisses, parlé de mes chagrins, parlé de mes joies, parlé de moi. J’aurais osé. Et, surtout, j’aurais aimé et me serais laissé aimer. Ah ! Si seulement j’avais la chance de retourner sur terre, voilà ce que je ferais. Oui, voilà bien ce que je ferais. »

« Ta conscience m’émeut, Raphaëlle », dit Mon Seigneur, la voix un peu enrouée. Puisque je te sais repentante, je te propose un marché. »

« Un marché ? Vous me proposez un marché, vous, Mon Seigneur ? »

« Oui, oui, un marché. Mais ne va surtout pas penser que j’oublie ton geste odieux. Cependant, je sais reconnaître la bonté en toi. Ainsi, pour ta pénitence, tu retourneras sur terre. »

« Vous me donnez une autre chance ? Vais-je pouvoir choisir mon corps ? »

« Oui, je t’accorde une seconde chance. Mais il m’apparaît trop triste de perdre une si belle conscience dans l’oubli d’une nouvelle vie. Ainsi, tu retourneras sur terre non pas dans un nouveau corps, mais en esprit. Tu seras le guide de Sarah. »

« En esprit ? Le guide de Sarah ? Mais que voulez dire ? »

« Tu seras l’ange gardien de Sarah. Elle ne pourra pas te voir, mais elle t’entendra. Tu seras en quelque sorte la voix de sa conscience. Sarah te ressemble beaucoup. Son âme est meurtrie, son cœur est déchu. Ainsi, c’est à travers Sarah que je te donne la chance de vivre ta nouvelle conscience et, par le fait même, tu pourras éviter à Sarah de commettre les mêmes fautes que tu as commises. »

« Vous croyez vraiment que je peux l’aider. »

« Oui, je t’en crois vraiment capable. Il n’en tient qu’à toi de ne pas me décevoir une seconde fois. Maintenant, va, tes péchés te sont pardonnés. »

Un grondement terrible retentit à nouveau. Le vent se mit à souffler, un vent de tempête. Puis, soudain, plus rien.  Plus rien qu’un silence paisible.

Nicolas, les yeux humides, abaissa son glaive doucement sur la tête de Raphaëlle et récita d’une voix tremblotante une prière en latin. Raphaëlle ne comprenait pas le sens de ces mots, mais elle savait que quelque chose d’important et d’inhabituel venait de se passer.

« Lève-toi et va, Raphaëlle Sarah a besoin de toi. »

Raphaëlle et Pierre reprirent silencieusement le long couloir blanc.

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