Roman épistolaire – 3e échange


Si on a un point en commun, c’est bien celui-là : l’envie de dire, par moments le désir de crier.  Qu’est-ce qui s’est donc passé pour en arriver là?  On est si différents des autres?  Et si c’était les autres, ceux qui semblent heureux en amour, qui étaient ou sont dans le champ de patates, pas à peu près?  Et, sont-ils si nombreux, ces heureux et ces heureuses, avec leurs grands sourires montrant leurs dents super blanches?  À vrai dire, et c’est tout ce que je veux faire en t’écrivant, « dire vrai », autant que ça peut se faire.  À vrai dire, donc, le bonheur, c’est au mieux une « bonne heure », et c’est suffisant, et c’est tant mieux.  Penser plus que ça, que c’est plus que ça, c’est s’enfarger dans pas mal épais de bêtises.  Tu vois où je veux en venir?  Tu me suis?  Ou, peut-être mieux, tu me précèdes?  Le problème, avec le bonheur tel qu’on l’a cherché tous les deux, c’est qu’il n’existe pas.  Ouais, je devrais pas t’inclure dans mon délire, mais bon, c’est fait, je le laisse, l’assume et tout ce que tu veux ajouter qui ressemble à ces deux mots-là.  Quand on court après rien, on trouve effectivement rien.  Je te dis, là, si… si j’avais vu ça sous cet angle dès mon adolescence, j’aurais passé moins serré à certains endroits et à certains moments.  Peut-être même qu’on serait encore à porter de caresses, parce que, moi, mon petit moi que je brandis au bout de mon bras comme un gros trophée rouillé, bien, moi je te dis que c’est ça que tu cherchais, un homme qui sait que le bonheur n’existe pas autrement que dans le mot lui-même et, donc, dans le dictionnaire.  Oui, je pense que tu le savais, mais que tu ne voulais peut-être pas te l’avouer.  La fée Simplicité a passé tout droit au-dessus de ton berceau, comme au-dessus du mien! 

Quand on dit qu’on ne veut pas venir au monde, y a comme qui dirait un petit bâton dans les roues de la voiture.  Tu voulais pas venir au monde pour la simple et bonne raison qu’on a pas à le vouloir ou non.  C’est comme ça.  Les cellules se collent puis la vie part dans un sens et pas dans un autre.  Elles se collent peut-être juste parce qu’elles ont froid, va savoir.   

Le problème, il est pas là.  Le problème c’est dans quelle famille on arrive à la vie.  Si cette famille est vivable ou n’est que famine d’amour.  Y a-t-il des étincelles d’amour ou de colère dans les yeux de la mère et du père? ou de la rage au bout des mains qui se referment en poing qu’on frappe sur la table quand ce n’est pas sur un visage?   

Je me souviens très nettement d’une photo de toi que tu m’avais montrée : tu as trois ans, assise sur ton tricycle, dans le couloir de la maison familiale, tu regardes à côté de l’œil de l’appareil-photo, juste à côté, quelqu’un qui devait être là et te demander de sourire.  Toi, tu as la fin du monde étampée dans la face, les yeux apeurés, les jambes raides, les mains crispées sur les poignées, les cheveux ébouriffés, comme si tu venais de traverser une tempête.  Ça sait, un enfant, pas avant de venir au monde, mais tout de suite dans les premières années de sa vie, ça connaît tout des adultes qui sont censés en prendre soin et l’aimer.  Je crois pas que tu as été aimée par tes procréateurs.  Tu vois, j’ose même pas dire « parents ».  Si je me rappelle bien de ce que tu m’as dit, même si c’est un tout petit peu à la fois et que, la plupart du temps, j’ai dû deviner, faire des liens, tu es arrivée la toute dernière de la famille, neuf ans après ton frère aîné.  Tu n’étais pas désirée.  Tu étais un accident, comme ça se dit dans un vocabulaire si horrible.  Ton père voulait pas de toi, ta mère, non plus.  Mais l’avortement entrait pas dans le possible pour des croyants hyper catholiques fatigants comme tes parents.  C’est pour ça que t’as l’impression de ne pas avoir voulu venir au monde : en fait, à une époque comme la nôtre, tu serais effectivement pas née parce qu’on t’aurait éliminée dans la bedaine de ta mère.  Je te le disais : ça sait, un enfant.  J’ajouterais : ça sait aussi, à sa façon, un foetus dans ses premiers mois.   

T’as pas à me demander pardon et j’ai rien à pardonner.  On a fait ce qu’on a pu.  C’est toujours après coup, qu’on voit ce qu’on a fait et ce qu’on a pas fait.  Plus facile à voir après que pendant.  Quand on est dedans jusqu’au coup, la vie qui se veut amoureuse, mais qui l’est pas tant que ça, bien, on a peine à respirer et on est tellement occupé à cette peine de respirer que, de la peine, on finit par en voir partout tout le temps. 

 Bon, je me calme le pompon.   

Je me demande ce que t’es devenue.  Où tu travailles, si tu travailles encore?  Si t’as eu des enfants?  Et physiquement, as-tu gardé ton si beau sourire?  tes yeux à la fois rieurs et inquiets?  J’ai même pas une photo de toi!  Quand j’ai croisé ta sœur, par hasard, dans ma grande ville, j’ai pas pu faire autrement que de lui demander ton adresse.  Elle m’a refilé ton courriel, un peu gênée.  J’ai même pas osé lui demander où tu vivais et si tu vivais seule.   

(Écrit par Martin Thibault, écrivain)

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