Roman épistolaire : premier échange


Cette impression que j’ai tout à coup de ne pas te connaître!  Je ne suis même plus sûr de ton nom!  Je n’ai pourtant rien qui déraille en moi.  Tu me connais, enfin je le crois, je n’ai rien du génie ni de son contraire.  Je marche comme je le peux entre les deux, la tête ni haute ni basse, à hauteur des yeux des autres.  Si certains jours je ne trouve rien de bien édifiant dans ces yeux devant moi, ça ne fait pas de ma petite personne un inadapté socio-affectif ou tout ce que tu voudras d’autres qui n’ait rien qui rime avec bonne santé mentale. 

Mais me connais-tu vraiment?  De quoi es-tu donc si sûre pour affirmer quoique ce soit à mon sujet?  Que j’ai une telle couleur de cheveux?  Une telle agitation sous ces cheveux que, parfois, je me surprends moi-même à rester les pieds sur terre alors que, si je me laissais aller, je m’envolerais comme un corbeau ou je m’enfoncerais dans le sol comme un ver de terre? 

À moins que ce ne soit mon odeur qui parle le mieux de moi?  Qu’est-ce qu’elle t’a chuchoté à l’oreille et à la narine, cette odeur?  Que je suis vivant?  Que je vais mourir un jour, comme tout un chacun, comme toi?  Que je suis un mâle et que je n’ai rien choisi de cet état et que je l’assume comme je le peux, ce qui ne t’a pas toujours fait grimper au ciel, mais quand même assez souvent? 

La vie ne m’a pas fait de cadeau, tu le sais.  La vie, ce n’est pas un Père Noël.  En même temps, de quoi puis-je me plaindre vraiment?  Que je n’ai pas réussi tous mes rêves?  Et si les rêves étaient mieux de rester ce qu’ils sont, des rêves et rien d’autres?  Ça t’en débouche un coin, ça, non, que je t’avoue aujourd’hui mon impuissance en matière de rêves non réalisés?  Tu ne perds rien pour attendre!  Je n’en ai pas contre toi, tu le sais, je ne te reproche rien en particulier, sinon de t’être laissée aimer par moi et de savoir tout ça, toute cette fragilité que j’ai, mais je ne montrais peut-être pas.  Je dis bien « peut-être », parce que je sais très bien que tu as du flair, de l’instinct, appelle ça comme tu le veux, nomme-le à ta façon, ça revient au même.  Tant de synonymes dans la langue que ça en est désespérant.  Comme s’il y avait tellement de choses pareilles!  Ce que je vois, en moi et autour de moi, c’est bien plus des choses qui changent, qui bougent.  Comme tes lèvres quand tu me parlais d’amour et ce regard brûlant, lumineux, attachant que tu me lançais comme une corde au-dessus du vide…  Pour que marche l’amour sans crainte de tomber, cette corde?  Pour créer ce lien qui manque tant depuis que tu as fermé les paupières comme on referme une paire de ciseaux qu’on range par la suite dans le fond d’un tiroir?

Je ne sais plus quoi penser, ni comment le faire.  Je t’écris des mots qui m’échappent, à vrai dire.  Je cherche quelque chose à te dire.  Pas que je n’ai rien à te dire, non, ce n’est pas ça non plus.  Je laisse courir mes doigts sur le clavier comme je pourrais dire que je laisse mes pieds avancer sur un territoire inconnu vers quelque chose qui m’attire mais dont j’ignore tout.  Je dois le faire, c’est ce que je sens très profondément.  Où ça va me mener?  Je ne sais pas.  Où ça va te mener, nous mener, je l’ignore encore plus.  Je ne sais même pas si tu vas m’écrire, me répondre quelque chose même si, en fait, je n’ai pas l’impression de te demander quelque chose de précis.  À moins que tu lises, comme tu l’as toujours si bien fait, entre mes lignes?  Ces lignes sont peut-être tressées serrées, comme un filet.  N’as-tu pas peur de t’y prendre ou de t’y perdre?  Me diras-tu enfin ce que tu aurais toujours voulu me dire?  Me confieras-tu ce que tu penses profondément de l’amour et d’autres folies semblables?  M’avoueras-tu franchement ce qui t’a éloignée de moi? ce qui a manqué entre nous? ou ce qui était de trop? 

Je ne suis pas toujours très adroit, mais je te laisse mon adresse.  Mon adresse électronique.  Mon adresse manuelle, tu la connais.  Et ce plaisir que j’ai toujours eu à jouer sur les mots.  Et ce plaisir que j’ai toujours eu à t’écouter, même dans tes pires douleurs, pas que j’y trouvais une satisfaction sadique, mais bien parce que je sentais que tu me faisais confiance et que tu me parlais vraiment, tu me criais réellement ce qui te tordait la langue, la gorge, le cœur ou tout de que tu voulais d’autres.  Et ce plaisir que j’ai toujours eu à nous taire en t’embrassant goulûment. 

Et là, c’est plus que vrai, je vais me taire.  Je vais taire mes doigts, mais en moi ça va continuer de parler, de poser des questions sur moi, sur toi, sur nous, sur notre monde parfois si difficile à vivre.  Comment aimer dans un monde pareil, comment aimer convenablement, longtemps? 

Je parle peut-être à un fantôme, en fin de compte?  Un autobus t’es peut-être passé dessus, ou un train, ou un avion, ou un satellite de la Nasa t’est-il tombé sur le coco?  Alors, fantôme, es-tu là? 

(Écrit par Martin Thibault, écrivain)

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