Roman épistolaire – 9e échange


Comme toi, comme d’autres, depuis le temps et avec le temps, j’ai changé… mais pas tant que ça.  Il y a mon ami Jean-Alain qui m’a dit, l’autre jour, qu’on ne change qu’un peu et pour une seule et unique raison : pour devenir ce que l’on est.  Peut-on appeler ça, alors, du changement?  Fouille-moi!  Ça fait que, tu m’entends venir avec mes grosses bottes, vivre dans le 450… mettons que ça me tente pas plus qu’avant.  Tu le sais, ou peut-être que tu t’en rappelles pas, c’est pas grave : j’aime pas les situations où c’est ni blanc ni noir.  J’aime quand c’est clair et net, quoi.  Je suis né en profonde campagne, avec tous les avantages et avec tous les inconvénients que ça veut dire.  Là, je vis en profonde ville, avec tous les avantages et avec tous les inconvénients que ça veut dire aussi.  Le 450, il me semble que ça contient tous les désavantages des deux situations.  C’est pollué et laid comme la grande ville et ça n’a pas de services, comme la grande campagne.  En fait, c’est pas tout à fait vrai, il y a des services, mais ça prend une… auto.  J’oubliais, il y a aussi des centres d’achats, ces grandes surfaces si « sympathiques » et « chaleureuses », qui demandent d’avoir une… auto, quand ce n’est  pas deux : une pour le mari, une autre pour l’épouse.  Polluant en ti-pére, tout ça!  Pas d’auto, pas de 450.  Et tu te souviens : je hais les voitures, je les trouve laides à faire peur, bruyantes, chères, dangereuses et tout ce que tu veux d’autres.  Je sais bien qu’il faut se déplacer, mais l’espèce d’adoration qu’on a pour ces paquets de tôles à quatre roues, c’est non, j’embarque pas! Comme tu le vois, le 450 est pour moi synonyme d’autos et de centre d’achats, un beau gros zéro!  J’ai jamais pu concevoir le 450 autrement que comme un numéro.  Plaisir de comptable, ce que je ne suis pas.  Bon, j’arrête. Tu le sais, quand je m’échauffe, le feu prend! 

Parlant de feu, je vais te parler de celui qui brûle dans le cœur de deux êtres humains, souvent pas assez longtemps, et de celui qui brûle devant ces deux coeurs, l’été, le soir, près d’une surface d’eau, le fleuve par exemple, et qui crépite et tout et tout.  Tu devines où je t’emmène?  Oui, en camping!  Curieux, d’ailleurs, que tu m’en parles dans ta lettre.  La dernière année de ma vie est reliée au camping.  Et maintenant, un peu comme toi mais pas pour les mêmes raisons, je déteste le camping.  Peut-être un peu fort, le « déteste », mais, disons, que j’en fais plus et que ça me tente plus d’en faire non plus.  C’est que ma dernière relation amoureuse s’est éteinte en même temps que le feu qui brillait dans une nuit presque douce de juillet passé.  On se connaissait depuis un peu plus d’un an, elle et moi.  Ça allait bien, il me semble.  En tout cas, c’est ce qu’elle disait, elle aussi.  Puis, ce fameux soir de juillet 2007, assise en face de moi, de l’autre côté du beau feu que j’avais allumé une petite heure auparavant, avec les étoiles au-dessus de nos têtes et le bruit de l’eau du fleuve, à la hauteur de Saint-André, dans l’air assez frais malgré le feu et le moment de l’année, bien, Marie-Andrée, c’est son nom, m’a dit, comme ça, m’a lancé, plutôt, comme ça se dit dans les grands romans d’aventures amoureuses que je n’ai jamais lus, m’a lancé des mots à travers la fumée qui s’élevait entre nous : « J’ai quelque chose à te dire. »  Tu sais ce que ça veut dire, ça, quand quelqu’un prend un air de croque-mort, dans un moment pareil, avec une voix basse et pas très ragoûtante?  « C’est fini, nous deux.  J’ai un autre homme en vue.  Plus jeune.  Qui, lui, veut d’un enfant. »  Oui, oui, je sais, je t’entends penser : « Ah! le cochon, il sortait avec une jeune pitoune! »  Bien non, c’était pas une pitoune.  Bien oui, elle était beaucoup plus jeune que moi, elle avait 37 ans.  Et elle se donnait jusqu’à 40 pour avoir un enfant.  J’entrais plus dans ses plans depuis la veille parce que je lui avais dit que j’y avais pensé sérieusement, ça oui!, et que je pouvais juste dire une chose : pour moi, c’est non, l’enfant, c’est pas dans mes plans.  J’aime les enfants, si on s’était connus à trente ans, je dis pas, mais là, non.  C’est pas qu’elle a pas d’enfants.  Non, non, elle en a un, un grand gars, un homme de vingt ans.  Mais elle tient absolument à se donner la chance d’en avoir un deuxième avant qu’il soit trop tard.  Ça fait que, le feu dans les yeux mais pas le feu aux yeux, un soir de juillet 07, dans le Bas-du-Fleuve, j’ai entendu ses mots de fin du monde.  On en a parlé un bon moment, si je peux appeler ça un « bon » moment, puis elle est allée se coucher dans la tente.  J’ai regardé mourir le feu, puis je suis allé me coucher dans l’attente… du lendemain.  Je me suis dit qu’au grand jour, qui sait si elle n’y verrait pas plus clair, si elle n’allait pas changer d’idées?  Mais non, c’était définitif. 

Ça me fait pas drôle de te raconter tout ça.  Ça me prend encore et ça me brasse comme un vieux paquet de peau et d’os.  Je sais pas comment tu reçois ça.  Je sais même pas si tu en as un, amoureux, par les temps qui courent vite.  Si ça peut te rassurer, j’ai pas trop trop envie de retomber en amour bientôt.  Ça te rassure ou ça t’embête? 

Tu parles d’une expression, aussi : tomber en amour!  C’est bien assez pour qu’on se casse la gueule : partir une relation en tombant!  On aurait pas pu inventer une autre façon de dire!  Je sais pas, moi… « monter en amour »? 

 

Écrit par Martin Thibault Écrivain

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