À ceux qui s’offusquent d’un mot, d’une couleur…


Depuis plusieurs semaines, nous assistons à des montées de lait de jeunes universitaires qui s’offusquent des mots, des couleurs, de l’histoire qui déroulent devant eux dans les études qu’ils ont eux même choisi de suivre.

Pire encore, à tous les dirigeants des universités qui se plient, non, s’agenouillent devant les doléances de ces jeunes qui pensent plus comme des écoliers de la petite école que des universitaires qu’ils sont, vous êtes encore plus incultes qu’eux. Vous devriez démissionner sur-le-champ. Vous n’êtes pas dignes de diriger une si grande, importante et nécessaire institution.

À vous, universitaires et dirigeants d’universités, s’adresse ce mot.

Long préambule pour vous partager un texte que je viens de lire dans le Journal de Montréal mobile du jeudi 4 mars 2021, écrit par Alexis Tétreault, doctorant en sociologie à l’Université du Québec à Montréal. Je me permets de reproduire ici ce texte d’opinion, mais vous pouvez accéder à l’article original du Journal de Montréal en cliquant sur lien plus bas.

Lettre (aux) jeunes intellectuels québécois
Texte d’opinion – Journal de Montréal – Par Alexis Tétreault, doctorant en sociologie – UQAM

https://www.journaldemontreal.com/2021/03/04/lettre-a-un-jeune-intellectuel-quebecois

Lorsque tu en auras soupé de la thèse racialiste mainstream qui consiste à inclure les Québécois dans la catégorie des « privilégiés-parce-que-Blancs » au même titre que les Ontariens, les Ukrainiens de l’Ouest, les Yankees de Boston, les Polonais de Chicago, etc., rappelle-toi des Créoles rencontrés par André Gladu et Michel Brault dans son magistral documentaire Le son des Français d’Amérique. À n’en pas douter, tu renoueras avec ce qui lie vraiment les Hommes et rend ce monde habitable: la langue, la culture et l’héritage. 

Tant de mots souillés par ces thèses en vogue qui feraient rougir d’envie les ségrégationnistes américains du siècle dernier. Car, non seulement la grille de lecture racialiste est-elle de retour, mais elle est de surcroît portée par des gens qui se réclament de la justice sociale et du « progrès ». Cette idée selon laquelle ta « race » (Pardonne-moi ce langage, veux-tu ? Il n’est pas le mien, mais le leur et je ne saurais te dire comment il me répugne d’en user!) et la couleur de ta peau sont les piliers de ton identité québécoise est une lubie d’incultes et d’ignorants qu’il importe de jeter au composte avec les autres idées nauséabondes en décomposition. 

Revenons aux Créoles de Gladu et de Brault. J’aimerais te démontrer l’inanité de la lecture racialiste de l’histoire du Québec par le truchement de cet épisode qui en constitue le plus beau démenti. Crois-tu sérieusement que la lividité des pigments de tes ancêtres les a prémunis contre la sanglante « Année des Anglais » de 1759, l’échafaud de 1838 ou encore du rythme infernal des machines de la Dominion Textil qui meurtrissaient les corps et les esprits ? Nul besoin d’être historien pour répondre par la négative. Tu n’es ni un Blanc ni un Noir, que ta peau soit blanche ou noire. Tu es un Franco-Québécois qui porte la mémoire de la culture française d’Amérique comme le faisait Marie Inez Catalon, « domestique » créole filmée un certain mois de mars 1976 dans cette Louisiane encore minimalement française. Cette histoire, c’est ton histoire. 

Elle est assise dans sa berceuse et promène ses grands yeux noirs sur Gladu (qui lui parle) et Brault (qui la filme). Sa peau est d’ébène, mais d’une ébène pâle qui ne peut résulter que du métissage entre Cajuns et Noirs s’unissant sous les voûtes de la misère et de la résistance. Parlant de résistance, sa voix qui laisse s’échapper un français meurtri en est gorgée. Gladu lui demande de chanter. Elle s’exécute : « Je me f’rais faire un petit tissage/ À la ressemble de ton image/Je l’apport’rais dedans mes poches/Cent fois le jour je l’embrasserai ». Un Cajun nous explique ensuite que la couleur de la peau des Créoles ne saurait masquer le véritable phénomène ici en cause : l’émulation culturelle des Cajuns et des Noirs par le truchement de la musique et des cantiques d’une Louisiane qui fut, jadis, française. « Le Noir comme le Cajun, enchaîne-t-il, sa vie est un peu…triste […] alors ce son (that sound), c’était une manière d’expression». 

Dans cet extrait, des Québécois (derrière la caméra) et des Créoles (devant) que tout semble tenir à distance – physique comme ontologique – communient à un héritage et font vivre le défunt souvenir de l’Amérique française. Il persiste certes entre eux d’irréductibles différences, ne soyons pas dupes. Mais celles-ci sont mises en veilleuse par un facteur qui permet cette merveilleuse locution prononcée dans un français lacéré : « Le Noir comme le Cajun ». Ce puissant liant, on l’appelle « héritage ». 

Comprends-tu que tu es le produit d’une lignée d’aventureux colons qui ont emporté avec eux une culture, dont des chansons rochelaises et catalanes du XVe siècle, pour ensuite la faire résonner en Louisiane, autour du Mississippi, des Grands Lacs et du Saint-Laurent? Et toi, cher comparse, tu réduis ton emplacement sociohistorique à la couleur de ta peau alors que Gladu et Brault te fournissent la preuve que ton histoire, pour peu que tu y communies, te permet d’échapper à cette rhétorique essentialiste ? Permets-moi d’en être exaspéré. 

Notre poète national, Gaston Miron, s’est décidé à devenir ce qu’il est devenu lorsqu’il a aperçu les ténèbres dans lesquelles était plongé son grand-père analphabète. Cette noirceur de l’analphabétisme, si elle ne te guette plus comme elle guettait et gangrénait tes ancêtres canadiens-français, n’est pas moins présente sous une autre forme. 

Tu y seras plongé et seras incapable de métaboliser ta condition si tu acceptes de penser le Québec comme une nation de « Blancs ». Tu laisseras ainsi s’engloutir cet héritage qui lie tes racines à celles des Créoles de la Louisiane et tu t’infligeras toi-même un camouflet de bêtises. 

Abandonnant le filtre de la culture comme élément d’intelligibilité de ton histoire, on te sommera d’avoir honte du titre d’un livre, d’une scène de film, d’une page d’un roman. Si, ivre de mauvaise conscience, tu en venais à céder à ce chantage de bourrique, il n’est pas impossible que tu sois devenu sujet aux ténèbres comme le fut le grand-père Miron. Tes diplômes, ton bilinguisme sans accent, ta carrière auréolée de succès n’y changeront rien. Tu auras perdu une part de ton humanité et je me désolerai de te voir porter ta honte à la manière d’un « laissez-passer » de parvenu qui veut à tout prix rejoindre ceux qui l’ont tant méprisé pour ce qu’il… était. 

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