Soins aux aînés, aussi pire qu’en 2002


Encore ici, retour dans mes vieux textes. Celui-ci a été publié dans le journal La Presse. Et j’ai reçu l’article sur un panneau laminé, pour meilleur texte d’un lecteur (extrait ci-joint – la caricature vient d’un dessinateur de La Presse. Déjà ici, les soins aux aînés n’allaient pas bien, et cela faisait un bout que ça n’allait pas non plus…


« Ma gang de malades… vous êtes donc où? », s’époumone Daniel Boucher.

Au volant de ma Focus blanche, je ne vois presque pas la route tellement ma vision est embrouillée. Sale temps! La pluie a cessé, mais je ne le remarque pas, remplacée par un torrent de larmes qui jaillit de mes paupières lourdes d’impuissance.

« Ma gang de malades… vous êtes donc où? », reprend de plus belle Daniel Boucher.

J’en veux… Oh! comme j’en veux aux imbéciles qui mènent notre pays! Une vraie « gang de malades », comme le dit si bien Boucher.

Je n’en peux plus d’entendre ces bêtises sur la réforme de la santé. Youhou? Est-ce que vous dormez? Pendant que vous contrôlez les dépenses publiques en diminuant les services dans les institutions, il y a des gens vraiment malades qui ont besoin de soins, de soins intelligents.

Je viens de quitter l’hôpital. Mon père y est encore. Il a perdu l’équilibre et est tombé de plein fouet, face contre terre. Avec son historique médical — trois arrêts cérébraux vasculaires en deux ans — je n’ai pas voulu courir de risque. On l’a gardé. Je devrais être soulagée, mais…

L’angoisse m’étreint la gorge au point d’asphyxie. Je me rappelle les nombreuses chutes que mon père a faites lors de ses dernières hospitalisations. Jamais je n’oublierai cet incessant tourment qui m’habitait nuit et jour, cette peur qu’il finisse par se tuer en tombant. Et pour où aller? Pour aller, tout simplement, aux toilettes!

Je ne comprenais pas son entêtement à vouloir coûte que coûte passer par-dessus le barreau du lit, la nuit, pour aller aux toilettes. Si je ne lui ai pas fait de remontrances un million de fois, je ne lui en ai fait aucune! Pourtant, c’est pas si compliqué que cela que d’appuyer sur le bouton rouge de la sonnette pour appeler un préposé aux bénéficiaires. Il a vraiment une tête de cochon! « Et c’est reparti », que je me suis dit. « Je vais bien finir par en crever. »

Puis, je l’ai vu, l’homme du 5342-2, osseux, au torse creux, gisant sur le sol froid. Il était nu comme un vers. Ses jambes fragiles et variqueuses laissaient entrevoir, avec bien peu de pudeur, son sexe rabougri. Il gémissait de douleur. Il ne pouvait pas se relever; son corps étant aussi mou que celui d’un pantin. Des infirmiers l’ont secouru.

L’homme avait besoin d’aller aux toilettes! Il a sonné, mais aucune aide ne s’est présentée. Il a alors décidé d’enfourcher le barreau du lit et, comme mon père l’a fait si souvent, il est tombé par-dessus bord. Comme je connais cette histoire!

Mais c’est en regardant ce pauvre homme sur le sol que j’ai enfin compris mon père.

Vous, les grands comptables du pays, avez-vous seulement déjà pensé à ce que c’est que d’être malade, à tel point que la seule chose qui vous reste est votre dignité? Et que cette dignité vous est retirée pour des calculs mathématiques? Avez-vous seulement déjà imaginé ce que c’est que de se déféquer dessus parce qu’il n’y a pas assez de personnel pour vous amener aux toilettes quand vous en avez besoin? Il serait grand temps que vous commenciez à y songer avant que vous ne soyez vous-mêmes malades.

Je ne suis pas contre une bonne gestion des dépenses publiques consacrées aux services de santé certes, mais jamais au détriment du respect et de la dignité humaine !

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